Santé mentale : consulter, c’est reprendre les commandes

Tribune pour la Journée mondiale de la santé mentale du 10 octobre 2026.

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Passants sur la promenade du Prado, à Marseille, au coucher du soleil

Imaginez.

À Marseille, il fait beau. Vous descendez, à pied, vers les plages du Prado retrouver des amis pour l’apéritif.

Regardez les dix prochaines personnes que vous croiserez.

Selon les estimations, plus d’une sur quatre connaîtra, au cours de sa vie, un trouble psychique (Ministère de la Santé et de la Prévention, 2023). Celui-ci, peut-être. Cette commerçante-là. Ce joggeur qui vous dépasse. Votre amie Marie qui arrive au loin avec un grand sourire. Ou vous.

C’est peut-être même déjà le cas, sans que vous y prêtiez vraiment attention.

Ce chiffre n’est pas une statistique lointaine. C’est votre rue, votre bureau, les gens autour de la table.

Et ces chiffres ne résument pas tout. Ils ne couvrent pas à eux seuls les troubles neurodéveloppementaux, comme l’autisme ou le TDAH, les maladies neurodégénératives, comme la maladie d’Alzheimer, ni toutes ces périodes où l’on peut souffrir sans répondre aux critères d’un diagnostic : un deuil difficile, une séparation qui bouleverse une vie, un environnement professionnel devenu intenable. Cela devient vite 10 sur 10.

La santé mentale ne se résume pas à être malade ou ne pas l’être. Elle s’inscrit sur un continuum. Chacun de nous s’y balade et y trébuche au fil de sa vie, avec son fonctionnement propre, son état de santé, son histoire, son environnement et les ressources dont il dispose.

Il n’y a pas de seuil de gravité à franchir pour que ce que l’on vit mérite d’être pris au sérieux.

Le trouble, la souffrance qui peut l’accompagner et le retentissement dans la vie quotidienne ne vont pas toujours de pair (Keyes, 2002, 2005). Et nous n’en avons pas toujours conscience. L’important est d’apprendre à en prendre régulièrement la mesure, pour pouvoir agir avant que les difficultés ne prennent trop de place.

Les conséquences sont déjà visibles.

Les troubles psychologiques sont aujourd’hui la première cause des arrêts de travail de plus de 30 jours dans le secteur privé (Malakoff Humanis, 2026). Selon une enquête publiée début 2026, 59 % des actifs interrogés décrivaient leur travail comme une source de stress (Great Place To Work France, 2026).

Alors on attend. Parfois des années : le délai avant une première consultation se compte en années, pas en semaines (Wang et al., 2005, 2007). Et pendant ce temps, les difficultés prennent de la place, dans le travail, le sommeil, les relations. Attendre n’est pas neutre : c’est du temps de vie qui passe.

Et ce n’est pas toujours un choix. Un burn-out professionnel peut aller bien au-delà du simple fait de se sentir fatigué. L’épuisement peut devenir tel que lire ce texte demande déjà un effort considérable. On relit encore et encore la même phrase sans parvenir à la retenir. On perd le fil. On n’arrive plus à suivre une conversation, à organiser une journée ou à prendre une décision qui, quelques mois auparavant, semblait évidente. C’est aussi cela, l’épuisement psychique : des gestes cognitifs ordinaires deviennent difficiles (Deligkaris et al., 2014 ; Organisation mondiale de la santé, 2026). Plus il avance, plus il devient difficile de demander de l’aide.

À cela s’ajoute le regard porté sur la consultation. Début 2026, 32 % des salariés considèrent les troubles psychiques comme un signe de faiblesse, et 29 % pensent que consulter un psychologue est un échec : dix et douze points de plus en un an (Ifop, 2026). Nous parlons davantage de santé mentale, et pourtant ces préjugés progressent. Lorsqu’il s’agit de la nôtre, on finit souvent par se les appliquer à soi-même, et par se dire que ce que l’on vit « n’est pas assez grave » pour consulter (Andrade et al., 2014 ; Clement et al., 2015 ; Corrigan & Rao, 2012).

Faire de la consultation une ressource ordinaire, comme n’importe quel autre soin : c’est l’affaire de tous.

Consulter n’est pas signaler une défaillance. En consultant, on cherche surtout à comprendre ce qui se passe avant que la situation ne décide à notre place.

Ce que j’observe souvent : lorsque des personnes comprennent mieux ce qui leur arrive, elles en parlent plus facilement à leur entourage, osent défendre leurs besoins, cherchent avec les autres ce qui peut changer autour d’elles. Les difficultés sont encore là, mais elles peuvent commencer à agir dessus.

Comprendre son anxiété. Son épuisement. Ses difficultés de concentration. Sa mémoire qui semble moins fiable. Son sommeil qui se dégrade. Comprendre ce qui relève d’une période difficile, de l’environnement, d’un fonctionnement particulier ou, parfois, d’un trouble qu’il faut pouvoir identifier vite et juste. Souvent, il y a un peu de tout cela à la fois. Distinguer ce qui relève de quel domaine permet de savoir sur quoi agir : ce que l’on peut changer autour de soi, ce qu’il faut apprivoiser dans son propre fonctionnement, ce qui mérite d’être soigné.

Selon la situation, cela peut passer par un médecin, un psychologue, un psychiatre, une équipe spécialisée ou une évaluation neuropsychologique. Cette dernière peut, lorsqu’elle est pertinente, objectiver certaines difficultés, préciser leur retentissement dans la vie quotidienne et fournir des repères pour décider de la suite.

Mais ce sont des repères, pas un verdict.

Et c’est aussi cela, prévenir : ne pas attendre que la difficulté ait envahi toute la vie pour commencer à s’en occuper. Personne n’attend qu’un feu embrase toute la forêt avant de réagir. La santé mentale mérite la même logique.

Reprendre les commandes suppose encore qu’elles soient à portée de main. Aujourd’hui, celui qui se décide à consulter doit souvent choisir entre l’attente, dans le public, et un coût qu’il porte seul, dans le privé, dès que les séances remboursées sont épuisées ; et quand ce qui l’épuise vient de son travail, il ne peut pas tout changer seul. Être acteur de sa santé ne signifie pas en être seul responsable : cela demande des soins accessibles sans délais ni coûts dissuasifs, des organisations de travail qui prennent leur part, et des proches en mesure d’écouter.

Prendre soin de sa santé mentale, c’est apprendre à demander de l’aide quand on en a besoin. Mais c’est aussi préserver les liens, retrouver des espaces où parler et être entendu, regarder autour de soi, prendre au sérieux une inquiétude et aider quelqu’un à trouver la bonne porte.

Car derrière chaque statistique, il y a une expérience vécue. Et parmi les dix prochaines personnes que vous croiserez, il y a peut-être quelqu’un qui hésite encore à parler.

Le silence a un coût et nous le payons tous.

Demander de l’aide n’est ni une faiblesse ni un héroïsme. C’est accepter une évidence dont notre époque semble parfois s’éloigner : nous avons besoin les uns des autres.

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Références

Andrade, L. H., Alonso, J., Mneimneh, Z., Wells, J. E., Al-Hamzawi, A., Borges, G., Bromet, E., Bruffaerts, R., de Girolamo, G., de Graaf, R., Florescu, S., Gureje, O., Hinkov, H. R., Hu, C., Huang, Y., Hwang, I., Jin, R., Karam, E. G., Kovess-Masfety, V., . . . Kessler, R. C. (2014). Barriers to mental health treatment: Results from the WHO World Mental Health surveys. Psychological Medicine, 44(6), 1303–1317. https://doi.org/10.1017/S0033291713001943

Clement, S., Schauman, O., Graham, T., Maggioni, F., Evans-Lacko, S., Bezborodovs, N., Morgan, C., Rüsch, N., Brown, J. S. L., & Thornicroft, G. (2015). What is the impact of mental health-related stigma on help-seeking? A systematic review of quantitative and qualitative studies. Psychological Medicine, 45(1), 11–27. https://doi.org/10.1017/S0033291714000129

Corrigan, P. W., & Rao, D. (2012). On the self-stigma of mental illness: Stages, disclosure, and strategies for change. The Canadian Journal of Psychiatry, 57(8), 464–469. https://doi.org/10.1177/070674371205700804

Deligkaris, P., Panagopoulou, E., Montgomery, A. J., & Masoura, E. (2014). Job burnout and cognitive functioning: A systematic review. Work & Stress, 28(2), 107–123. https://doi.org/10.1080/02678373.2014.909545

Great Place To Work France. (2026, 20 janvier). Great Insights 2026 [Enquête réalisée par Toluna auprès de 4 246 actifs, décembre 2025]. https://content.greatplacetowork.fr/dossier-great-insights-2026

Ifop. (2026). Grande enquête sur la santé mentale au travail 2026 [Rapport d’analyse pour Moka.Care, le GHU Paris psychiatrie & neurosciences et le Boston Consulting Group]. https://www.ifop.com/wp-content/uploads/2026/03/rapport-danalyse-grande-enquete-sur-la-sante-mentale-au-travail-2026.pdf

Keyes, C. L. M. (2002). The mental health continuum: From languishing to flourishing in life. Journal of Health and Social Behavior, 43(2), 207–222. https://doi.org/10.2307/3090197

Keyes, C. L. M. (2005). Mental illness and/or mental health? Investigating axioms of the complete state model of health. Journal of Consulting and Clinical Psychology, 73(3), 539–548. https://doi.org/10.1037/0022-006X.73.3.539

Malakoff Humanis. (2026). Baromètre Absentéisme 2026 (10e éd.).

Ministère de la Santé et de la Prévention. (2023). Santé mentale et psychiatrie : Synthèse du bilan de la feuille de route [Dossier de presse].

Organisation mondiale de la santé. (2026). QD85 Burnout. Dans CIM-11 pour les statistiques de mortalité et de morbidité (version 2026-01).https://icd.who.int/browse/latest-release/mms/fr#129180281

Wang, P. S., Angermeyer, M., Borges, G., Bruffaerts, R., Chiu, W. T., de Girolamo, G., Fayyad, J., Gureje, O., Haro, J. M., Huang, Y., Kessler, R. C., Kovess, V., Levinson, D., Nakane, Y., Oakley Browne, M. A., Ormel, J. H., Posada-Villa, J., Aguilar-Gaxiola, S., Alonso, J., . . . Üstün, T. B. (2007). Delay and failure in treatment seeking after first onset of mental disorders in the World Health Organization’s World Mental Health Survey Initiative. World Psychiatry, 6(3), 177–185. https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC2174579/

Wang, P. S., Berglund, P., Olfson, M., Pincus, H. A., Wells, K. B., & Kessler, R. C. (2005). Failure and delay in initial treatment contact after first onset of mental disorders in the National Comorbidity Survey Replication. Archives of General Psychiatry, 62(6), 603–613. https://doi.org/10.1001/archpsyc.62.6.603

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